Quelques questions posées à la grand-mère maternelle d’Eloïse.

Situation : 57 ans, enseignante, a élevé seule ses 5 filles aujourd’hui âgées de 26 à 35 ans.


Sit@aude : "- Quelle a été votre réaction à la naissance d’Eloïse ? "

Mamie : " - C’est par téléphone qu’elle nous a annoncé la trisomie d’Eloïse. Je suis restée assise et ma première pensée fut de soutenir ma fille. "

Sit@aude : " - A-t-il été question d’abandon de l’enfant ? "

Mamie : " - Pour ma fille non, pour moi non plus d’ailleurs mais ayant déjà travaillé avec des personnes handicapées, je lui ai dit que si elle décidait d’abandonner l’enfant, je serai là pour la soutenir, l’aider dans sa démarche… Le choix de ma fille serait le mien. De toute façon dans les deux cas j’aurais suivi le choix de ma fille. "

Sit@aude : " - Comment se sont déroulés les premiers mois ? "

Mamie : "  - Le deuxième jour, j’ai eu un sentiment d’échec. Je suis une femme qui a réussi à élever seule ses 5 filles et jusqu’à ce jour, je pensais les avoir amenées à un niveau de vie que j’estime supérieur à la moyenne et la naissance d’Eloïse fut un coup de masse. Durant toute cette journée j’ai pensé que j’étais responsable, que j’étais pour quelque chose dans le malheur qu’allait devoir affronter ma fille.

Mais, dès le lendemain, il fallait reprendre le dessus, cesser de ne penser qu’à moi-même et à tout prix soutenir ma fille, lui cacher mon désarroi. Sans regarder derrière nous, nous nous sommes lancées dans cette aventure. Nous nous sommes pliées en quatre pour Eloïse et en avons fait autant pour son frère Rémi.

Pour la mère comme pour moi il était important de garder Rémi dans la course, car lui aussi avait besoin de nous autant qu’Eloïse. "

Sit@aude : "  - Pouvez-vous nous raconter la réaction de vos proches ? "

Mamie : "  - Nous l’avons annoncé tout de suite dans ma famille. Biensûr ils ont été catastrophés mais immédiatement j’ai expliqué que de toute façon nous n’avions plus le choix. Il y eu tout de suite un élan de soutien, suivi de beaucoup de mots car il fallait expliquer la trisomie, expliquer qu’Eloïse serait probablement une enfant avec peu de réaction car nous ne connaissions pas la maladie.

Chacun a écouté et respecté le choix de ma fille, beaucoup ont décidé de la soutenir, il n’y a pas eu de rejet mais plutôt de la compassion. "

Sit@aude : " Avez-vous cherché un coupable ? "

Mamie : " - Inconsciemment oui. Nous avons rapidement analysé la situation des deux familles. A ma connaissance, il n’y avait pas eu de cas dans ma famille n’y dans celle du père d’Eloïse. Mais il ne s’agissait pas de trouver un coupable mais plutôt des antécédents. Certes il y avait eu des problèmes de naissance dans la famille du père mais rien qui ne pouvait être lié à la trisomie. Ma fille et son conjoint allaient effectuer un cariotype.
Les questions que nous nous posions étaient les suivantes : " Qu’est-ce qu’un accident génétique et pourquoi ? "

Sit@aude : " - Qu’a-t-il pu se passer ? "

Mamie : " - Très vite nous nous sommes documentées sur le sujet pour répondre à nos questions. Nous nous sommes contentées de la réponse suivante, " C’est le hasard ! ", et nous avons cessé de chercher des antécédents. Notre tâche se tournait vers l’avenir et non vers le passé. "

Sit@aude : "  - Que pensez-vous de la venue d’Eloïse dans votre famille ?

Mamie : " - Nous avons bien fait de la garder parce qu’elle est notre rayon de soleil. "

Sit@aude : " - Y a-t-il des faits qui vous ont marqué depuis la naissance d’Eloïse ? Des choses qui vous ont choqué ?

Mamie : " - Oui, comme la fois où je suis allée me promener dans une grande surface avec ma troisième fille Emmanuelle qui a une fille (Amélie) âgée de plus 15 jours qu’Eloïse.

Dans la galerie marchande, un photographe prenait des photos d’enfants et a proposé à Emmanuelle de faire poser sa fille.
Ma fille a accepté d’autant plus qu’Eloïse et Amélie étaient habillées de la même manière.
Il a fallu qu’Emmanuelle insiste pour qu’Eloïse soit photographiée à côté de sa cousine Amélie. Le photographe a fini par accepter.
Plus tard Emmanuelle est allée chercher les photos et sur la photo on ne voyait qu’Amélie. Volontairement le photographe avait dévié son objectif pour éviter Eloïse.

Dernièrement, j’accompagnais Eloïse à sa séance d’éveil musical (Ecole de musique Maurice Andrée à Albert), comme tous les mercredis. Et Eloïse jouait dans la salle d’attente comme d’habitude, une autre personne était présente. Puis je me suis aperçue que cette personne regardait intensément Eloïse. Ce manège dura une dizaine de minutes. Eloïse n’était plus qu’une " bête curieuse ". Plusieurs fois, je me suis placée entre cette personne et Eloïse mais rien à faire, le regard était de plus en plus dense et gênant. De colère, j’ai donc décidé de regarder la personne comme elle regardait ma petite fille et celle-ci fut tellement gênée qu’elle se trouva prise au dépourvu et dans l’embarras, elle alla ouvrir la porte à une autre personne qui ne lui avait rien demandé. J’ai continué à la regarder comme une " bête curieuse " si bien qu’elle finit par sans aller. Et je n’hésiterai pas à recommencer si elle repose les yeux sur Eloïse. "

" De quel droit se permettait-elle de dévisager ma petite fille, Eloïse ne lui doit rien ! "

Sit@aude : " - Suite à cette naissance, que pensez-vous du corps médical ? "

Mamie :  " - A la naissance de l’enfant, rien n’existe, la mère est livrée à elle même. Isolée des autres mamans puis isolée de son enfant, ma fille n’a eu aucun soutien psychologique, ni aucun contact avec une assistante sociale. "

Sit@aude : " - Avez-vous quelque chose à ajouter ? "

Mamie : " - Nous avons de la chance car je pense que notre réaction aurait été différente si Eloïse avait été un " légume ". Nous avons stimulée et nous stimulons beaucoup Eloïse mais nous n’aurions pas eu de si bons résultats si Eloïse n’avait pas un bon potentiel. "

FIN.

© Sitaude. (2000)

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